Notre monde est malade.
On ne risque rien à enfoncer des portes ouvertes. Même plus le ridicule.
Notre monde est malade de sa complexité.
Jaime les choses simples.
Jaime les gens qui, quand ils vous tendent la main, vous tendent aussi leur cur.
La simplicité est devenue une denrée rare. Rare et suspecte : pas assez complexe pour être réaliste !
Lautre jour, je suis allé faire un tour dans les halles du marché. Je me suis arrêté devant létal dun boucher. Il y avait certes foule, mais à bien observer, jai eu limpression quil y avait quand même moins de gens que dhabitude.
La viande est devenue une denrée chère pour ces temps de crise du pouvoir dachat. Elle a dailleurs toujours été un « signe intérieur de richesse »
Il y a des siècles, les paysans avaient encore les pieds sur terre. Manger son buf était manger son outil de travail. Alors on élevait quand même quelques lapins, quelques volailles.
La « poule au pot » a été démocratisée par Henri IV.
Mais déjà à lépoque, la poule au pot fut avant tout, un effet dannonce.
Puis avec le temps, la viande est apparue un peu plus souvent dans nos assiettes. Il ny a guère que les pratiquants qui prient le ciel afin quil pourvoit à leur pain quotidien. Les autres nhésitent pas à descendre dans les rues pour défendre leur bifteck.
Jattendais donc sagement dans ma file quand, je ne sais par quel tour de passe-passe, les images se mirent à danser devant mes yeux. Un peu comme les images dun film qui jouent à cache-cache, à faire les fondus enchaînés dun réalisateur un peu dingue.
Et je vous jure sur ce que jai de plus sacré ( cest-à-dire mon chien) que je vis, là, devant moi, que le boucher se mit à vendre de la viande humaine.
On échangeait des listes de clients. Le carnet dadresses devint un morceau très recherché ; quant aux fichiers informatiques de la clientèle, il dépassa de loin le prix du filet de buf le plus réputé.
Et je vis des gens à table. Ils avalaient des tonnes de viandes humaines et puis ils se mirent à grossir, grossir au point dexiter lattraction terrestre et ils se mirent à tomber de plus en plus vite.
Je mattendais à un écrasement fatal quand je vis souvrir des parachutes dorés.
Certains atterrirent tout en douceur, dautres, et jeus peine à le croire, me mirent à rebondir plus haut que leur point de départ : un peu comme si lon récompensait lincompétence et la malhonnêteté.
Voilà, mon histoire va encore me faire passer pour un rêveur, un disjoncté, un inadapté, un moralisateur poète.
Mais des histoires comme celle-ci, ne font pas les grands titres des journaux. On les raconte peut-être à celui qui veille sur notre sommeil, là-bas dans sa cage en verre, au pied de la Tour Un homme avec lequel on échange quelques mots, le soir, avant de rejoindre son appartement après avoir vidangé le chien.
Un homme qui vous regarde dans les yeux ; des yeux qui sont la porte dune âme, histoire de vous dire quil existe encore des hommes simples qui ont su garder leur humanité.
Jipé Brobeck
Ou Aloïs Chambol