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« A Mol em Làwà »
Une fois dans sa vie.
LAlsace, terre de traditions, je vous laccorde. Chez nous, il ny a pas de Noël sans sapin, les enfants continuent à ramasser les oeufs de Pâques et Saint Nicolas noublie jamais de faire sa tournée.
Alsace, terre de traditions, - cest quoi ce petit sourire ? Attention, nallez pas vous imaginer que lAlsacien vit « henterem Mond » - derrière la lune!
LAlsacien a toujours été dans le coup, jamais à la traîne, souvent en avance sur son siècle. Vous voulez des preuves ?
Tiens, en descendant le col de la Schlucht, en direction de Munster, vous passerez dans un village nommé Ampferspach. Un village comme les autres, me direz-vous. Et bien non, car léglise de ce village est un haut lieu doecuménisme. Jugez-en par vous-même.
Le dimanche léglise « change de religion. » Elle accueille les protestants de huit à dix heures puis, après changement des décors, elle devient catholique jusquà midi. Y-a-t-il plus oecuménique ?
LAlsacien européen avant lheure ?
Et bien oui, sans rire, je ne vous permettrais pas. LAlsacien « aime » français, pense souvent allemand, baragouine un langage dans lequel les mots changent constamment de nationalité. Il aime sa choucroute bien de chez lui, mais ne dédaigne pas le camembert, le chocolat suisse, sans oublier quelques produits quil va directement chercher en Allemagne.
Chez nous, le coeur a depuis longtemps aboli les frontières.
Yà ! Yà !
Chez nous, personne ne sest opposé au progrès, bien au contraire. Mais que voulez-vous « smodernà Làwà » - la vie moderne va tellement vite que nous deux amis Güschti et Changi ont été dépassés par les événements.
Il y eut tout dabord la télévision. Cest Albert, un bricoleur radioamateur, qui acheta le premier poste. Le samedi soir, il installait lappareil sur une table dans son jardin. La moitié du village munie de tabourets venait sasseoir devant le petit écran.
On regardait, on discutait, on commentait, on riait aux éclats, on pleurait en cachette quand le film était trop émouvant.. Et puis, chacun rentrait chez lui, content, et Albert, fier de son importance, rangeait son poste.
Oui, la télévision a tout dabord réuni les gens. Ensuite, avec le progrès, les téléviseurs devinrent moins rares. Les gens senfermèrent chez eux.
Il en fut de même pour les voitures. Au début, on se rendait service. On emmenait les voisins pour faire des courses à la ville. Puis il y eut de plus en plus de voitures. Il fallut même réglementer leur stationnement. On vit fleurir des appareils bizarres, dévoreurs de pièces : les parcmètres.
Je vous lai dit : lAlsacien vit avec son temps et Güschti va vous le prouver.
Prenez le temps découter mon histoire !
Avec les voitures, les gens se mirent de plus en plus à circuler. Avant, rendre visite à une vieille tante nécessitait souvent que lon prenne le train ou lautobus. Cétait tout une affaire. Maintenant, faire des kilomètres était devenu le sport des « Sundigs-Fahrer » - des conducteurs du dimanche.
Alors, on partait à la recherche de la bonne auberge, du restaurant pas trop cher mais qui proposait une bouchée à la reine grosse comme ça ! On se réjouissait toute la semaine. On évoquait le dimanche passé et on salivait davance. Certains villages devinrent célèbres grâce à leur restaurant. On se refilait les bonnes adresses.
Cela faisait quelque temps déjà que lon parlait dun village sur lIll, vers le Rhin, du côté de Sélestat. Deux frères étaient devenus célèbres par leurs dons culinaires. Mais comme disait Güschti : « Sesch güet ! awer dir ! »
- Cest bon mais cest cher.
Vous comprendrez donc la surprise de Changi quand son copain lui annonça :
« Kumsch met. Mer gehn uf Illhaeusern. »
- Tu viens, nous allons à Illhauesern.
- Hasch en dr Loterie gwunnà ?
- Tu as gagné le gros lot ?
- Nei, awer er hann à Idée.
- Non mais jai une idée.
- Mr gehn zerscht uf Riquewihr.
- Nous allons dabord à Riquewihr.
Il faut vous dire que Riquewihr est un superbe village du vignoble. Une Grand-Rue pavée, des maisons de toute beauté : les touristes affluent. On avait donc été obligé dinstaller des parcmètres et ce sont justement ces appareils qui avaient inspiré Güschti.
Voilà donc nos deux compères à Riquewihr. Changi, sur les conseils avisés de Güschti, gare sa voiture dans un chemin des vignes juste un peu avant le village.
So, jetzt gehts los.
-Voilà, maintenant à nous.
Güschti tend un paquet de chewing-gum à son ami
Was soll dà Mescht ?
- Cest quoi, cette saleté ?
- Besch stell un kauï
-Tais-toi et mâche. »
Et cest ainsi que Güschti boucha systématiquement toutes les fentes des parcmètres avec des chewing-gum . En même temps, Changi fut chargé de glisser un petit mot sous les essuie-glace de chaque voiture.
Chers touristes,
Nos parcmètres sont malheureusement hors dusage. Vous avez donc la possibilité de stationner gratuitement, mais, si vous avez du coeur, vous pouvez également soutenir laction de la municipalité en faveur du club du 3° âge en glissant une pièce à lun des deux représentants assis sur le banc devant le musée de la Poste.
Cest effectivement là que se sont installés nos deux amis, prenant un air un peu tristounet, rien que pour faire couleur locale. Et vous nallez pas me croire, la récolte fut bonne. Entendez par là, que les touristes firent preuve de civisme et montrèrent quils avaient du coeur. Le chapeau que Güschti avait déposé à ses pieds se remplit rapidement et, parmi les pièces il y avaient même quelques billets.
Vers onze heures, Güschti jugea quil y en avait suffisamment.
« So, jetzt gehn mr àssà.
- Bon, maintenant on va déjeuner
- Wu ?
- Où
- En Illhaeusern.
- A Illhaeusern.
- Jetzt verstandi !
- Maintenant, je comprends ! »
Ils poussèrent la porte du restaurant comme on entre dans une cathédrale, comment vous dire ? presque timidement, lair de deux garnements hors de leur milieu habituel. Dailleurs, rien quà la vue de la façade, Changi avait accéléré et sest garé un peu plus loin.
La porte en verre taillé, les moquettes épaisses, léclairage tamisé, tout contribuait à créer une ambiance feutrée avec de rares bruits rapidement étouffés.
A lentrée, pour vous accueillir, un maître dhôtel qui vous conduit au vestiaire, puis vous propose une table. Nos deux amis sont intimidés, Ils prennent place devant la grande baie vitrée qui donne sur la rivière ( lIll ) avec un saule pleureur qui baigne mollement ses branches.
La lecture de la carte fut tout une histoire. Les mots incitaient au rêve. Güschti et Changi eurent beaucoup de mal à choisir car, ne voulant passer pour des rustres, ils neurent pas le courage dinterroger le maître dhôtel qui les observait dailleurs de façon condescendante depuis que Güschti lui avait dit : « merci garçon.»
Le « garçon » prit donc la commande sans le moindre commentaire comme il se doit. Arriva le sommelier qui présenta sa carte des vins. Changi qui connaissait les prix pratiqués par les vignerons, roula des yeux, mais Güschti ne voulait pas entendre parler déconomies.
« A Mol em Làwà. »
- Une fois dans la vie.
Pendant lapéritif, un suze-citron, Güschti se rendit aux toilettes. Il en revint tout bouleversé.
« Das sotsch sàh ! Alles en Marber !
- Tu devrais voir ! Tout en marbre !
- Un süfer, kenntsch dren àssà !
- Et propres ! On pourrait y manger !
Eh oui, un autre monde : un monde où lon vient vous remplir votre verre, un monde où les assiettes suivent les assiettes, des assiettes tellement grandes que les portions semblent congrues. On vous sert le pain avec une pince, on est aux petits soins.
Quand on passa au fromage, ce fut une nouvelle surprise. Les fromages attendaient bien sagement dans un « cercueil » en cristal bordé dargent. Changi aurait voulu goûter toutes les sortes mais la bienséance lui recommanda de se limiter.
La mousse de rhubarbe glacée et son coulis de framboises mirent un point dorgue sur un soupir de bien-aise.
Après le café, nos amis soffrirent des cigares quun autre « garçon » tira dune boîte décorée de marqueteries.
Quand on leur présenta la facture, Güschti ne cligna même pas des yeux, comme sil était un habitué. Seulement voilà, dans leur hâte, nos amis avaient oublié déchanger leur monnaie contre des billets. Il y eut donc comme un instant de malaise, mais Güschti ne se laissa point troubler. Il fit signe au « garçon chef » en tenue damiral ,et lui déclara tout simplement :
« Cétait bon. Vous pouvez féliciter le Chef. Dans votre maison on doit certainement manquer de monnaie et nous nous sommes fait un plaisir de vous dépanner. Ce disant, il déposa dans la corbeille à pain ( seul récipient dont il disposait ) le contenu de son chapeau en disant bien haut :
« Inutile de compter, vous garderez le reste comme pourboire. »
Cest ainsi que nos deux amis laissèrent une trace inoubliable dans lesprit du « garçon » et quils gravèrent des souvenirs pour plus tard.
Assis dans leur voiture, ils reprirent la direction du village, sans discuter, encore tout empreints de la solennité de cette journée.
Arrivés du côté dEnsisheim, Güschti dit brusquement :
« Halt à Mol »
- Arrête-toi
Quand la voiture stoppa, ils descendit. Il revint quelques instants plus tard avec un « Pfundweckà et un Mettwurscht » un pain dune livre et une saucisse à tartiner.
Nos deux amis sassirent « en à Gartàwertschaft - à la terrasse dun bistrot et, dun commun accord, de bon appétit, ils firent honneur à cette nourriture rustique mais combien rassasiante.
Pas de commentaires. Un simple regard suffit.
Mais si vous aviez dressé loreille, vous auriez entendu un Yà ! Yà ! qui contient toute la philosophie de mon pays et de ses habitants.
à suivre
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