|
|
|
|
|
D'r Hàrdapfelwàïà.
L'homme est rarement content de son sort, du moins jusqu'au moment où il atteint avec l'âge, un certain degré de sagesse « d'Vernunft. » Et cela se comprend. On est toujours attiré par ce que l'on a pas.
Ainsi, les paysans aimeraient profiter des avantages qu'offre la ville, et les citadins ont souvent la nostalgie de la campagne.
Depuis que les gens sont motorisés, ils se déplacent plus facilement.
« M'r gehn en dStadt. »
- Nous allons en ville, disent les uns, pendant que les autres suggèrent :
« Am Sundig gehn mr uf sDorf. »
- Dimanche, nous irons à la campagne.
Et c'est ainsi qu'est né le chassé-croisé dominical.
Faut vous dire que l'on n'a pas attendu l'avènement de l'automobile pour avoir la bougeotte. Entre ville et campagne, il y a toujours eu du trafic. C'est d'ailleurs une chose normale, mais il y a eu des moments où les liens d'interdépendance ont atteint des paroxysmes.
Tenez : prenez l'exemple de la dernière guerre !
En ville, on était de plus en plus rationné. Des tickets pour tout. On n'obtenait rien sans carte de rationnement. Et encore, ne fallait pas avoir faim. Quelques grammes de pain, un décilitre d'huile par mois, de la viande au pèse-lettre.
Que voulez-vous ? Les gens ont dû se débrouiller comme ils le pouvaient, tout simplement pour ne pas mourir de faim.
Ce fut l'avènement du marché noir: « D'r Schwarzmàrkt. » Ce furent des véritables expéditions en bicyclette. Et les vélos tiraient de petites remorques.
Les citadins comptaient sur les paysans pour améliorer leur ordinaire. Un peu de farine, quelques pommes de terre, c'est pas grand-chose, mais cela permettait de survivre. Et comme les paysans qui ont toujours gardé les pieds bien sur terre, ils surent profiter, comme il se doit, de leur position de supériorité.
Tout d'abord les prix grimpèrent plus vite que le thermomètre en plein été.
« D'Hiener legà weniger - s'Làwà esch schwàr - s'nàchschtà Mol vellecht. »
- Les poules pondent moins - La vie est dure - La prochaine fois peut-être.
Et puis on instaura de façon quasi spontanée, une sorte de tradition qui voulait que l'on payait non seulement le prix fort mais qu'en plus, il fallait faire preuve de compréhension et savoir se montrer amical, c'est-à-dire faire un petit cadeau supplémentaire.
C'est ainsi que les citadins roulaient rarement à vide. A l'allée, ils emportaient quelques pelotes de laine, des coupons de tissu, du savon parfois, qu'ils troquaient, moyennant bien sûr un complément en espèce sonnante et trébuchante.
Au fond d'eux mêmes, les gens de la ville n'étaient quand même pas dupes.
Ils étaient même persuadés de se faire truander. Mais, pour l'instant, il n'y avait pas d'autre solution. On réglerait les comptes plus tard.
C'est ainsi qu'on a semé des germes de querelles futures qui ont laissé des traces indélébiles, du moins jusqu'à la mort des protagonistes.
C'était tout un art de cuisiner à cette époque-là, et les ménagères firent preuve d'une imagination peu commune. Quand il faut faire face, on trouve au fond de soi, des ressources insoupçonnées.
C'est ainsi que la « gastronomie » de l'époque s'enrichit de recettes inédites et surprenantes dans lesquelles les féculents se combinaient aux féculents : une manière comme une autre de caler des estomacs qui criaient famine. On n'avait pas le temps de donner dans la finesse.
C'est de cette époque-là, que date un certain nombre de plats aujourd'hui tombés dans l'oubli - heureusement - mais pendant les années difficiles, on se délectait de tout.
On économisait, timbre après timbre pendant des mois parfois, afin de pouvoir s'acheter un tout petit morceau de viande et le pot-au-feu « d'Fleischsuppà » faisait figure de plat de roi.
Ces temps tristes et durs sont heureusement révolus.
L'esprit humain a cela de bon qu'il possède la faculté d'oubli. Oubli, je ne sais pas, disons la faculté de stocker les mauvais souvenirs quelque part dans un coin de sa mémoire.
Mais il sait également conserver quelques nostalgies et l'histoire que je vais vous raconter le prouve bien.
L'autre jour, d'r André dit à sa femme :
" Weisch noch, em Krieg hasch als à güeter Hàrdapfelwàïà g'macht.
- Tu te rappelles, pendant la guerre tu préparais une excellent tarte aux pommes de terre.
- Ech hàtt Luscht uf so à Wàïà.
- J'aurais envie d'une telle tarte.
Alors s'Ernestine essaya de se souvenir de la recette. Elle prépara une pâte, avec du beurre bien sûr ( pendant la guerre on utilisait de la graisse ) et de la bonne farine. Sur cette pâte, elle posa les tranches de pommes de terre précuites, et puis elle améliora la recette, ajoutant des fines herbes, un oeuf et de la crème et, luxe suprême, du gruyère râpé. Vous pensez si on avait du gruyère pendant la guerre !
A midi on passa à table. D'r André était impatient de retrouver les saveurs d'autrefois.
On sortit la tarte du four, toute fumante et c'est presque religieusement, la tête pleine de souvenirs, qu'Ernestine coupa les tranches.
D'r André mangea du bout des dents, sans grand appétit. Je dirais même qu'il fut obligé de se forcer pour terminer sa portion.
« Ernestine, sag à mol, hànn mer dass gàssà ?
- Ernestine, dis-moi, avons nous mangé une chose pareille ?
- Yà André, awer ohnà Eier, Rühm und kei Schwitzerkàs.
- Oui, mais sans oeufs, crème ni gruyère.
- Besch serher ?
- Tu en es sûre ?
- Yà Yà ! Wass wett. d'r Hunger esch der beschtà Koch
- Oui oui. Que veux-tu. La faim est le meilleur des cuisiniers.
à suivre
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|