Brobeck Jean-Paul - Un miroir pour trois visages
Le village.



Notre village se situe quelque part en Alsace. Vous savez, cette province à l’extrémité Est, terre tant disputée.

Chez nous, j’ai remarqué qu’il existe en gros deux sortes de villages. Les premiers sont tout en longueur. Leurs maisons s’alignent le long d’une route que l’on appelle souvent Grand-Rue ou Rue Principale.
Les autres sont les villages troupeaux avec des maisons groupées autour de l’église comme les brebis autour d’un berger.
Je vous laisse donc le choix. C’est à vous qu’il incombe de construire le village dans votre tête comme je l’ai fait moi aussi pour ne faire de peine à personne.
C’est aussi pourquoi mon village ne porte pas de nom. Libre à vous de lui choisir un patronyme qui se termine en ...heim ou en ...dorf, à moins que nous ne préféreriez un suffixe en ...ingue ou en ...wihr.
Car l’important, voyez-vous, c’est le rêve.
Alors, pour mieux rêver ensemble, vous et moi, laissez-moi quand même vous donner quelques indications qui proviennent directement de ma mémoire, c’est-à-dire tout droit de mon coeur.


Dans le village, il y aura des belle maisons à colombages avec des fenêtres ornées de géraniums rouges. Vous peindrez les volets de la couleur qui vous plaira, mais n’oubliez surtout pas les persiennes en forme de coeur.
Dans la cour des fermes, vous mettrez un gros tas de fumier, car c’est à l’importance du tas que l’on juge la richesse du propriétaire.
Pendant que nous sommes dans la cour, mettez-y quelques poules, un coq qui chante, un chien au bout d’une chaîne et un chat multicolore car ils sont souvent comme cela chez nous.
Dans le jardin, vous planterez quelques légumes, de grandes touffes de rhubarbe et des dahlias, taches de couleur.
Il y aura aussi une corde à linge avec des vêtements qui sèchent et, sur quelques toits, mais pas trop, un ou deux nids de cigognes. Point trop n’en faut.

Et puis vous installerez une église en pierre de grès rose des Vosges. Autour de l’église, un cimetière avec des tombes aux croix ornées de couronnes en perles de verre.
Il y aura aussi une fontaine qui coule jour et nuit ; quelques pavés qui sonnent sous les pas.
Mais tout cela ne suffit pas encore pour faire un vrai village. Il nous faut une mairie-école avec des bambins qui crient dans la cour et un maître d’école qui soit à la fois secrétaire de mairie.
Un peu plus loin, vous placerez une boulangerie avec une clochette qui tinte dès que l’on pousse la porte.



Il n’y a plus de boucher. Quand le dernier a baissé définitivement le rideau de fer, c’est un boucher ambulant qui a pris la relève. Il vient deux fois par semaine avec sa camionnette magasin.
Anachronisme, il reste une petite mercerie tenue par une vieille demoiselle. On y trouve tout ce qu’il faut pour tricoter, repriser et coudre...
Il n’y a plus de droguerie bazar. On attend la fin de la semaine pour aller au marché le plus proche.
Mais j’allais oublier le plus important. Il nous faut une auberge tenue par Monsieur le Maire. Ce sera l’auberge du Cheval Blanc, avec quelques tables dans la cour.
Non, ne souriez pas ! L’auberge, c’est important. Où iraient les hommes, le dimanche matin après la grand-messe ?
Et bien, ils vont à l’auberge pour faire un « Derdàlà »- une belote - avec un amer bière ou un verre de blanc.
C’est à l’auberge que l’on discute, que l’on se dispute aussi. C’est là que se fait la politique. C’est là que l’on glorifie, que l’on raconte les mêmes histoires depuis des générations. C’est là que l’on commente le présent, que l’on ressuscite le passé et que l’on parle d’avenir. C’est également à l’auberge qu’on lance les défis et qu’on assassine par un mot prononcé ou retenu.

Quand l’auberge fermera, le village perdra son âme.
L’histoire, notre histoire s’arrêtera.

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