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Güschti est malade
Ou lhistoire du suppositoire.
Hetta pfifz !
Aujourdhui ça caille !
Cétait en février : une de ces belles journées comme nous en offre lAlsace. Le ciel était dun bleu profond et si le soleil grimpe à lhorizon, le thermomètre lui plonge : moins 20°C : une température courante, mais qui, parce que lair est sec, se supporte très bien.
A güeter Winter !
un bon hiver, avait dit Güschti.
Et cest bien vrai. A lautomne, on avait retourné la terre en de grosses mottes que le froid prend plaisir à faire éclater. Au printemps, il suffit de passer un coup de herse avant de semer.
Dr Winter macht Ungazifer kaput
Lhiver tue la vermine.
Cest le cours normal des choses. Il ny a rien à redire. Une bonne saison commence par un hiver rigoureux.
Et puis un hiver bien froid fait la joie des enfants. On sort les luges et les petits chemins en pente sont envahis par une ribambelle de gamins qui sen donnent à cur joie. Certains hivers, quand le thermomètre descend suffisamment, ce sont les étangs qui gèlent ; alors on essaie la solidité de la glace. Il y a en un qui ose saventurer sur la surface brillante et, quand il ny a pas trop de craquements, un autre suit et puis cest toute la marmaille qui va faire des glissades. Pas de patins à glace, je nen ai pas le souvenir, non, on prenait son élan et hop ! on glissait sur les semelles en poussant des cris de joie.
Bien sûr, en hiver, il y a de petits ennuis. Il faut pousser le chauffage et si le bonhomme de neige se dresse fièrement dans le jardin, le tas de bois, lui, fond à vue dil. Cest justement parce que le tas de bois de Güschti sétait mis à baisser dangereusement que le bonhomme avait été obligé de sortir sa cognée pour fendre de nouvelles bûches. Alors il posait un gros bout de bois sur le billot, et dun coup puissant, sa hache sabattait et venait faire éclater les bûches. Un travail dur qui même en plein hiver vous fait perler les gouttes de sueur.
Alors Güschti retira tout dabord sa veste fourrée. Puis, comme il avait encore trop chaud, il déboutonna sa chemise.
Cest ainsi quil prit froid.
Güschti navait jamais été malade de sa vie. Il était dune santé à toute épreuve et semblait passer à travers les saisons sans jamais attraper le moindre petit bobo.
Ja, mr send üs güater Wahr
Oui, nous sommes en matériaux solides !
Et pourtant, cette fois-ci, la maladie ne le rata pas.
Cela commença le soir même : quelques frissons et des difficultés à avaler sa soupe. Alors Güschti eut recours à la bonne veille méthode. Il prit un bon grog : une grosse tasse avec de leau bien chaude, quelques rondelles de citron, du sucre et surtout une bonne dose de
non, pas de rhum ! Vous oubliez que nous sommes en Alsace, un bon coup de Schnaps, de la mirabelle, du kirsch ou de la quetsch. Il trouva judicieux dy mettre aussi une grosse cuillerée de Tanàhunig, du miel de sapin.
Puis il alla se coucher, mais la nuit fut agitée. Il eut du mal à trouver le sommeil et quand il essaya de se mettre sur ses jambes le lendemain matin, elles se dérobèrent.
Alors il se traîna jusquau lit et se recoucha. Il savait bien que son ami Changi serait alerté quand il ne le verrait pas.
En effet, Changi arriva sur le coup des dix heures
Müesch dr Doktor riafa
Il faut appeler le médecin.
Meinsch ?
Tu crois ?
Et Changi prit les choses en main. Cest-à-dire quil alla prévenir le médecin qui habite juste à côté de la mairie.
Le médecin ausculta Güschti et fut formel.
Ar mües en dr Spital !
Il faut lhospitaliser.
Vous pensez ! Malade pour la première fois de sa vie et bon pour lhôpital ! Güschti ne faisait pas les choses à moitié !
Alors, dr Berry, le maire, accepta de conduire notre ami à lhôpital dans sa nouvelle automobile. Fallait voir la scène. Le Güschti se laissa faire. On lhabilla comme sil partait faire la campagne de Russie. Dr Berry avait fait tourner le moteur pour chauffer un peu son auto et cest au bras de son compère Changi, que Güschti sortit à petits pas de sa maison. Cétait bien la première fois quil devait se rendre à lhôpital autrement que pour rendre visite à ses copains.
Je ne jurerais pas que cachée derrière ses rideaux, la veille Joséphine, malgré le lourd contentieux quelle entretenait avec Güschti, nécrasa pas une petite larme en voyant la silhouette voûtée qui savançait vers le véhicule.
Lhôpital se trouve juste à lentrée de la petite ville voisine. Une grosse bâtisse, avec des fenêtres de cathédrale, de grandes chambres communes où sentassent les malades, le tout dans un bourdonnement de ruche dans laquelle les abeilles sont déguisées en bonnes soeurs à cornettes. Et ce fut justement une bonne sur dun très gros calibre qui accueillit Güschti.
Cette sur-là connaissait son métier. Au premier coup dil elle jugea son malade en déclarant sans encombre : « il nous fait une pneumonie ce petit monsieur. » Puis, elle renvoya tout le monde dans ses foyers en disant : « cest pas la peine de venir avant deux ou trois jours
»
Le premier jour passa très lentement. Le second jour prit du plaisir à traîner les pieds. Le troisième jour, Changi prit lautobus. Il fallait le voir. La moitié du village était au départ. Tu lui diras
Tu lui feras le bonjour
.
Tiens, cest pour lui
..
Ce jour-là, on eut loccasion de tester la popularité de Güschti. Tout le monde sinquiétait pour lancien garde champêtre et, si Changi navait refusé gentiment mais fermement, cest les bras chargés de bouteilles quil serait arrivé à lhôpital.
Voilà justement Changi qui descend de lautobus. Il nest pas très rassuré quand il pousse la lourde porte dentrée. Il se souvient vaguement de létage et monte le cur lourd lescalier. Là-bas derrière une porte, il y a son compère. Dans quel état allait-il le trouver ? Les médecins avaient-ils réussi à le sauver ?
Güschti faisait grise mine et semblait tout petit dans son grand lit blanc. Changi avait limpression quil avait vieilli dun seul coup. Alors la grosse bonne sur autoritaire arriva. Elle plaça un paravent entre le lit de Güschti et celui de son voisin. Piètre intimité.
Dites-voir ! nous nallons quand même pas être impolis et dresser loreille pour surprendre la conservation entre les deux amis. Cest leur vie, cest leur secret. Nous navons pas à fourrer notre nez dans leurs affaires.
Mais, je le sens, vous êtes curieux de savoir comment cest terminé cette histoire. Et bien je vous invite à lauberge du Cheval Blanc quelques semaines après. Au comptoir il y a Güschti, remis sur ses pieds, remis de ses émotions et qui raconte à qui veut lentendre, ses exploits là-bas à lhôpital.
Et, quand on lui demande pour la x° fois de relater le moment le plus pénible, Güscht revient toujours sur la même histoire.
Danka a mohl
Pensez donc
.
Un jour, la grosse bonne sur lui avait apporté le médicament de la dernière chance. La température ne voulait pas descendre. On avait tout essayé, les tisanes, les cataplasmes et je ne jurerais pas, même les prières : rien à faire. Alors le docteur avait prescrit des suppositoires. Ce nétait pas courant du tout les suppositoires. On venait juste de les inventer. Oh, bien sûr les bonnes surs les connaissaient mais les malades, pour eux cétait tout nouveau. Alors Güschti impressionné par la taille de la bonne sur avait voulu blaguer. Il avait raconter quelques mots en alsacien, mais la bonne sur était une Walscha une française de lintérieur, comme on dit chez nous : cest à dire quelle ne parlait pas le dialecte. Alors comme Güschti essayait de linterroger sur la façon de prendre le suppositoire la bonne sur se fâcha, et, ce qui nest pas gentil du tout pour une bonne sur, elle lui dit quil navait quà se le mettre là où il pense !
Güschti, dans sa connaissance aléatoire de la langue française, ne sût comment interpréter cette directive, il fit donc comme il pensait que lon fasse
Mais depuis ce jour, Güschti dit à qui veut lentendre, que les suppositoires lui ont certainement sauvé la vie, mais que ce nest pas bon du tout à prendre un suppositoire et que même avec un grand coup de café, on avait du mal à les avaler !
à suivre
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