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Brobeck Jean-Paul - Un miroir pour trois visages
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La charrette.
Décidément, le monde évolue trop vite. Les gosses ne sont plus ce quils étaient. Dans le temps, ils obéissaient au moins à leurs parents ou au curé, enfin pas toujours, mais ils étaient moins effrontés quaujourdhui. Entre nous, il ny a pas que les gosses, les adultes, eux aussi, ont beaucoup évolué, et pas toujours dans le bon sens. Les moeurs, en général, se sont relâchées. Ne voit-on pas des femmes vêtues de pantalons ? Des femmes, qui, paraît-il, oseraient fumer en public, du moins en ville, daprès ce que lon dit. A quand les femmes en mobylette ? Non, non, je vous le dis, cela finira mal si ça continue ainsi. Changi avait la nostalgie du temps passé. Quand il était dans cet état-là, tout le monde y passait, les politiciens, les curés, mais surtout les femmes. Faut vous dire quen vieux garçon, il avait développé au cours des années, une philosophie toute personnelle avec un panthéon bien à lui dans lesquels les femmes trônent allègrement à côté des esprits malins et pernicieux. « Wàggà dà Frauà» - A cause des femmes - Dailleurs, cétait toujours à cause des femmes. Obligé de mettre un costume cravate le dimanche : à cause des femmes. Rentrer à lheure : à cause des femmes. Devoir travailler au lieu d'aller à la pêche : encore à cause des femmes. « Alles wàggà dà Frauà. » - Tout à cause des femmes. Cest encore à cause des femmes, du moins daprès la théorie de Changi, que le monde change si vite. « Sie wànn emmer mehr ! » - Elles veulent toujours plus. « Under sech wàrà dMànner net so schlàcht . Nei, Frauà stupfà emmer weder. » - Entre eux, les hommes ne seraient pas si mal. Non, les femmes aiguillonnent toujours. « Und vu hendà. » - Et par derrière. Enfin, on ne va pas trop sétendre sur ce sujet, mais toujours est-il que récemment encore, il y avait encore eu une histoire dans le village. Il y a des choses que lon ne fait pas. Par exemple : travailler le dimanche. Alors ça, cest rigoureusement interdit. Tout dabord à cause du curé, pour ne pas lui faire de la peine. Et puis, tout simplement pour respecter la Bible. Car cest bien écrit : après une semaine de travail, Dieu se reposa. Cest donc bien Lui qui a inventé le dimanche. Je ne sais pas sil y a une auberge du Cheval Blanc au paradis, mais sûrement. Non, travailler le dimanche, cest un sacrilège, un péché, vous dis-je. Le dimanche, cest sacré ! Tous les hommes du patelin sont daccord. Les femmes sont daccord, elles aussi, mais pour prétendre le contraire. Le dimanche, cest un jour perdu. Perdu à cause de largent au bistrot et puis aussi parce que le dimanche après-midi, on a le mari dans les pattes. Il pourrait au moins travailler ! Lautre jour, dr Bernard sétait fait coincer. Sur linsistance de sa femme - et je dirais à la décharge de Bernard que sa femme cest un sacré morceau - Bernard, voyant que le temps tournait à la pluie, avait répandu du purin sur son pré. Répandre du purin, cest normal pour un paysan. Mais le faire le dimanche, alors ça, non ! On suppose que dans la nuit suivante, un homme courageux, oui oui, un courageux a repassé sur le pré avec un sac de « Kerrerchhofsalz » - traduction : du sel pour le cimetière. En réalité du chlorate de soude, désherbant on ne peut plus efficace. On prétend que cest Dieu qui sest mêlé de cette histoire. Jen suis sûr, car le pré nourri de purin fortifiant vit son herbe jaunir, puis dépérir. « Godd hatt nà stroft » - Dieu la punit. Mais malgré la punition, que nous croirons dorigine céleste, le mauvais exemple avait été donné. Et la femme de Jaquy sétait mise en tête, quelle aussi allait faire travailler son mari. « Dr Deifel hatt's em Kopf « - Difficile de traduire ou alors du genre : - quand les femmes ont quelque chose en tête, cest le diable. Dimanche donc, après le « Derdàlà » - la belote - et la Fleischsuppà - le pot au feu - Jaquy sortit sa charrette. Jurant à voix basse contre sa femme, baissant le regard dun air soumis, Jaquy chargea une pleine charrette de fumier. Mais alors du fumier de première qualité, avec une de ces odeurs, je ne vous dis pas, une odeur à attirer toutes les mouches du canton. Il ne resta plus aux voisins quà fermer leurs fenêtres et leur porte, ce qui était dommage car nous sommes en plein printemps. Enfin, je passe, mais je nen pense pas moins. « Mornà besch dr Erscht ufm Acker » - Demain, tu seras le premier au champ. Voilà largument de la bonne femme. Et bien que peu convaincu, Jaquy baissa la tête en marmonnant. On aurait pu comprendre, pour qui a loreille fine, des paroles où il était question de... lavoir dans le derrière, quand on ne la pas dans la tête. Enfin, disons que par chance, la femme nentendit rien. Jaquy passa une nuit mouvementée, le sommeil agité, avec des sursauts. Lundi matin, le soleil débarqua au milieu du concert que donnent tous les jours les merles. Jaquy sauta du lit. Le café était prêt. Le boulot attendait. Mais la femme navait pas lair contente du tout. « Was esch los » - Quest-ce quil y a ? « Hasch dr Meschtwagà àwàg gemacht ? » - Cest toi qui as enlevé la charrette de fumier ? « Nei, wurum ? » - non, pourquoi ? Ar esch nemm do - Elle nest plus là . Alors, Jaquy se mit à la recherche de sa charrette. Pas dans la grange, ni derrière la maison. Pas dans la rue non plus. On lui a certainement joué un tour. Il a beau chercher. Comme il interroge les voisins, il sent bien quon lui cache quelque chose. Et puis brusquement, un grand cri. Cest sa femme qui hurle : Lüeg, lüeg uf's Dach ! Regarde, regarde sur le toit ! La charrette, vous savez bien, la charrette de fumier se dressait sur le toit. Non seulement la charrette, mais le fumier aussi. Faut vous dire que les conscrits du village, appelés à la rescousse par les voisins, avaient nuitamment déchargé, démonté, puis remonté et rechargé la charrette et son contenu sur le toit de la maison. Pour donner un avertissement. Le dimanche, cest sacré. |
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