Un miroir pour 3 visages
Brobeck Jean-Paul
D'r Maurice.



« D'r Maurice esch à flotter Dissi. »
- Le Maurice est un brave garçon.

C'était de notoriété publique. Jamais un mot plus haut que l'autre, jamais la moindre mauvaise humeur, toujours prêt à vous rendre service.
Maurice est un gars comme il en faudrait beaucoup.

Son père se faisant vieux, Maurice avait repris l'exploitation familiale. De la polyculture. Un peu de tout, mais rien de bien précis. Quelques vaches, un peu de pommes de terre, du blé, des betteraves, une vigne et quelques arbres fruitiers. De quoi subvenir aux besoins de la famille. Mais pas de quoi s'enrichir.
Oh ! Maurice avait été bon élève : le certificat d'études avec mention. Changi était venu voir le père, lui avait parlé : « votre fils devrait poursuivre des études dans un collège agricole.» Manque d'argent.

La communion solennelle avait marqué la fin de l'enfance, et Maurice était entré de pleins pieds dans la vie active. A quinze ans, il tenait sa place d'homme.
Puis ce fut le service militaire, du temps perdu, du temps volé, mis à part, peut être, le fait que le service national fait bouger les jeunes qui se retrouvent alors dans une autre région, voient d'autres façons de travailler.
Maurice était rentré la tête pleine de nouvelles idées, mais comme souvent dans notre région, le père est tout puissant et aux suggestions de son fils, il opposait ;
" Wartsch biss ech nemmà do ben
- attends que je ne sois plus de ce monde. »

Alors on s'installe dans une espèce de routine rythmée par les travaux des saisons. Il y avait d'ailleurs tellement de travail qu'il ne restait plus assez de temps pour réfléchir, pour regretter.
Maurice avait fait la connaissance d'une fille de la ville. Une belle fille, avec des bras solides et des pieds bien sur la terre. Une femme de caractère qui savait ce qu'elle voulait et qui n'a pas supporté l'esclavage dans lequel le père tenait son fils.
Les fiançailles furent rompues. Chacun retourna à sa propre vie, mais Maurice avait gardé dans son coeur une blessure profonde, mal cicatrisée et qui ne cicatrisera peut être jamais.
C'est comme si la ville et la campagne avait définitivement divorcé et même si, comme je vous le disais, Maurice était d'humeur égale, il avait gardé un je ne sais quoi contre tous ceux qui lui rappelaient un peu trop la ville.
Maurice habite à la sortie du village. Une belle maison avec une cour protégée par un grand portail en fer forgé. Dans la cour, le tas de fumier traditionnel. Dans l'étable, quelques vaches vaccinées comme le prouve la plaquette clouée au-dessus de la porte. Un cochon bien sûr, quelques poules et des lapins, cela va de soi.
La famille vit en vase clos, assurant sa propre consommation. L'excédant est vendu sans grand bénéfice. Des gens simples comme il en existe beaucoup. Des gens honnêtes qui ont leur place marquée à l'église et qui respectent le Maire, l'instituteur et Monsieur le Curé.
Des gens sans histoires.

Mais attendez !

Car sous des dehors bon enfant, Maurice était pince sans rire et persuadé, mais sans le faire sentir aux autres, de la supériorité des paysans sur les citadins. Il ne ratait aucune occasion de s'amuser aux dépens de ces derniers.
C'était fin octobre. Il y a bien longtemps que le blé est engrangé. Les raisins ont été récoltés et dans la cave, le vin nouveau fermente en bullant de plaisir.
Le moment est venu de récolter les pommes, celles qui pendent encore aux arbres et que l'on mettra à mûrir dans la cave, et les autres, tombées dans l'herbe « s’Fallobst », comme on dit chez nous et que l'on transforme en cidre.
Une tante de la ville est venue prêter main forte. C'était une vieille fille célibataire qui officiait en tant que cuisinière d'une famille bourgeoise, place qui lui faisait renier ses origines paysannes.

« D’bessiri Litt » - les gens bien - avaient déteint sur elle. C'est vous dire qu'elle avait le collet monté, un air de supériorité, qui avait le don d'agacer notre ami Maurice.
Mais la tante avait daigné donner un coup de main moyennant quelques provisions, du lard, des noix, du pain paysan, car on a beau faire semblant et préparer des petits plats raffinés, elle avait gardé la nostalgie de la soupe au chou et de la nourriture authentique.

On avait donc ramassé les pommes, rempli des sacs, chargé la carriole et ramené le tout dans la cour de la ferme.
C'est là que se dressent les deux machines indispensables. La première, munie de couteaux en forme d'étoiles, broie les pommes et les transforme en une espèce de bouillie qui dégage une odeur puissante.
Et puis, il y a le pressoir. On y entasse la pulpe en couche épaisse. Viennent ensuite deux grosses planches bien ajustées, des cales et puis une vis munie d'un manche en bois prolongé par une barre de fer pour accroître la pression.
L'été a été bon et il suffit de quelques tours de vis pour que le jus se mette à couler.
Un jus doré comme le soleil, parfumé, je ne vous dis pas ! Un jus qui coule dans un immense baquet qu'on avait bien brossé. Et il se dégage une odeur tellement alléchante qu'on ne peut résister.
Alors la tante saisit une petit casserole et boit à grandes gorgées le jus délicieux. Et plus la tante boit, plus Maurice retrouve le sourire, mais alors un de ces sourires qui en disent long.

« Drenk nur Tantà- Drenk nur. S'esch güet fer Gsundheit !
- Bois tantine, bois. C'est bon pour la santé »

Et puis le soir arrive. On se quitte. La tante repart vers la ville, emportant sur le porte bagages de son vélo, un cageot avec quelques provisions : récompense de son travail.
Et l'histoire s'arrête là.
Drôle d'histoire me direz-vous. Elle n'a pas de sens.
Détrompez-vous !

Mais c'est parce que vous êtes citadins, que vous ne comprenez pas.
Allez interroger la tante. Si vous avez de la chance, elle vous parlera mais je n'en suis pas sûr du tout.
Sachez que le jus de pomme frais à l'odeur et à la saveur si douces, a - comment dire - des vertus dépuratives.
La tante n'avait pas quitté son trône pendant deux jours. Tous les journaux y ont passé et pas seulement pour les lire.
Vous avez compris, je l'espère.

Et Maurice qui n'en finit pas de se marrer.

à suivre

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