Un miroir pour 3 visages
Brobeck Jean-Paul
Elise

Au plafond du restaurant, des sorcières chevauchent leur balai.
Les tables sont en bois massif de couleur sombre. Les dossiers des chaises ont des découpes en forme de cœur. Aux fenêtres, des rideaux en tissu Vichy rose et blanc.
Le doute n’est plus permis : vous êtes bien dans un restaurant alsacien. Pour être plus précis, nous sommes dans un restaurant de Rouffach : d’r Haxakessel : la marmite de la sorcière.

J’étais retourné au pays et comme à chaque passage, je suis allé rendre visite à Elise et pour respecter la tradition, nous sommes allés au restaurant.

Comment ça ! vous ne connaissez pas Elise ? Et bien prenez vous la peine de vous asseoir. Je vais vous raconter.

Elise n’est pas une quelconque connaissance, une de ces personnes que l’on croise et que l’on oublie. Non, Elise est l’amie de ma mère. Amie n’est pas le mot juste, il faudrait plutôt dire, la complice, la comparse et à bien réfléchir, je me demande s’il existe un mot qui soit suffisamment vaste et précis pour exprimer tout ce qu’Elise a représenté pour ma maman.

Les deux retraitées avaient fait connaissance au cours d’un voyage en Autriche. L’amitié était née et avait duré bien des années : que de souvenirs partagés. Que d’aventures vécues ensemble.

Elise finit par faire partie de la famille. Oh, une famille bien réduite et dont les membres habitaient là-bas aux quatre coins de l’horizon.

Et puis, un jour, maman avait oublié de se réveiller et Elise accompagna son amie jusqu’à sa dernière demeure.

Mais il est temps que je vous présente Elise.

À 80 ans passés, Elise aurait pu être l’image même d’une grand-mère ou arrière grand-mère au visage souriant sous une chevelure blanche. Une taille un peu enveloppée annonce clairement l’amatrice de bonne chaire. Mais ce serait mal connaître Elise que de s’arrêter à des considérations que je pense être tout à fait superficielles, car figurez-vous qu’il n'y a encore que cinq ans, Elise participait en collant de cycliste, à la grande rencontre régionale des cyclotouristes.

Car le vélo et Elise c’était vraiment une histoire d’amour de toute une vie. Elise travaillait chez Peugeot, non pas aux voitures, mais chez Peugeot cycles car la marque au lion produisait, il y a bien longtemps, des bicyclettes de qualité. C’est sur les lieux de son travail, qu’Elise avait rencontré celui qui allait devenir son mari.
Le couple ne pouvant avoir d’enfants, il donna son affection aux autres, aux jeunes de la section de cyclotourisme et c’est ainsi qu’Elise suivit fidèlement son mari sur une vingtaine de tours de France.

« Monsieur le Maire avait dit que je dois suivre mon mari alors je n’ai fait que de lui obéir. J’étais toujours derrière mon mari, sauf dans les descentes, ajoute-t-elle avec un sourire entendu, car comme j’étais plus lourde que lui, je descendais donc plus vite. Et je n’ai jamais eu peur dans les descentes. »

Nous étions donc au restaurant. La serveuse nous apporta la carte et Elise parcourut longuement les menus. Je la connaissais suffisamment pour savoir ce qu’elle allait choisir, mais je savais aussi que dehors c’était le printemps et que le printemps, c’était la saison des asperges et que le prix des asperges était hors de portée de la petite retraite de mon amie.

Alors je fus soudain pris d’une irrésistible envie d’asperges et comment j’en parlais à Elise, elle déclara : « si tu prends des asperges, je veux bien t’accompagner, mais ensuite je prendrai de la tête de veau. »

Je vous l’ai dit ; je connais ses goûts.


Le repas fut comment dire, très animé, car, comme tous les solitaires, Elise vivait dans le silence alors, les mots s’étaient accumulés derrière les lèvres et maintenant ils s’échappaient en un flot ininterrompu.

Nous attaquions la tête de veau, quand Elise me raconta une histoire de sa jeunesse.

« Tu sais, dans le temps, on disait aux enfants que ce sont les cigognes qui apportent les bébés et que pour attirer les cigognes, il fallait poser un sucre sur le rebord de la fenêtre.
Alors comme je désirais depuis toujours un grand frère ou une petite sœur, je mettais chaque soir un morceau de sucre pour attirer la cigogne.
Malheureusement, le lendemain matin, le sucre avait disparu, mais on n’a jamais livré le bébé.

Alors un soir, j’ai vidé toute la boîte de sucre sur le rebord de la fenêtre. Tu sais, à l’époque, le sucre c’était presque un luxe alors tu penses, quand maman a vu la boîte de sucre vide, j’ai pris une bonne raclée, et toujours pas de bébé.»

Elise riait à l’évocation de son souvenir de jeunesse et j’étais heureux de partager son passé.

La tête de veau avait suivi les asperges sans poser la moindre difficulté.
La serveuse arriva pour débarrasser les assiettes et pour nous demander si nous désirions prendre un dessert.
Je faillis refuser poliment, quand j’aperçus comme une ombre dans les yeux d’Elise.
Je demandais donc la carte des desserts, et Elise commanda un vacherin glacé.

Vous savez, chez nous en Alsace, les vacherins glacés sont de véritables monuments que le cuisinier dresse en l’honneur de la gastronomie alsacienne.

On apporta donc la «chose », composée de deux coques de meringues qui emprisonnaient quelques boules de glace, le tout habilement dissimulé sous une véritable montagne de crème Chantilly.

Assise en face de moi, je ne voyais plus Elise avec sa chevelure couleur de neige, non, je voyais une dame hors d’âge, car quand on n’aime, on ne compte pas, une dame donc en collant arc-en-ciel qui attaquait le Col du Galibier avec son vélo muni de sacoches.

Il paraît que le vrai bonheur rend heureux.
Et bien, ce jour-là, je suis rentré heureux.






Galerie : le Monde d'Elise
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