Elise
Au plafond du restaurant, des sorcières chevauchent leur balai.
Les tables sont en bois massif de couleur sombre. Les dossiers des chaises ont des découpes en forme de cur. Aux fenêtres, des rideaux en tissu Vichy rose et blanc.
Le doute nest plus permis : vous êtes bien dans un restaurant alsacien. Pour être plus précis, nous sommes dans un restaurant de Rouffach : dr Haxakessel : la marmite de la sorcière.
Jétais retourné au pays et comme à chaque passage, je suis allé rendre visite à Elise et pour respecter la tradition, nous sommes allés au restaurant.
Comment ça ! vous ne connaissez pas Elise ? Et bien prenez vous la peine de vous asseoir. Je vais vous raconter.
Elise nest pas une quelconque connaissance, une de ces personnes que lon croise et que lon oublie. Non, Elise est lamie de ma mère. Amie nest pas le mot juste, il faudrait plutôt dire, la complice, la comparse et à bien réfléchir, je me demande sil existe un mot qui soit suffisamment vaste et précis pour exprimer tout ce quElise a représenté pour ma maman.
Les deux retraitées avaient fait connaissance au cours dun voyage en Autriche. Lamitié était née et avait duré bien des années : que de souvenirs partagés. Que daventures vécues ensemble.
Elise finit par faire partie de la famille. Oh, une famille bien réduite et dont les membres habitaient là-bas aux quatre coins de lhorizon.
Et puis, un jour, maman avait oublié de se réveiller et Elise accompagna son amie jusquà sa dernière demeure.
Mais il est temps que je vous présente Elise.
À 80 ans passés, Elise aurait pu être limage même dune grand-mère ou arrière grand-mère au visage souriant sous une chevelure blanche. Une taille un peu enveloppée annonce clairement lamatrice de bonne chaire. Mais ce serait mal connaître Elise que de sarrêter à des considérations que je pense être tout à fait superficielles, car figurez-vous quil n'y a encore que cinq ans, Elise participait en collant de cycliste, à la grande rencontre régionale des cyclotouristes.
Car le vélo et Elise cétait vraiment une histoire damour de toute une vie. Elise travaillait chez Peugeot, non pas aux voitures, mais chez Peugeot cycles car la marque au lion produisait, il y a bien longtemps, des bicyclettes de qualité. Cest sur les lieux de son travail, quElise avait rencontré celui qui allait devenir son mari.
Le couple ne pouvant avoir denfants, il donna son affection aux autres, aux jeunes de la section de cyclotourisme et cest ainsi quElise suivit fidèlement son mari sur une vingtaine de tours de France.
« Monsieur le Maire avait dit que je dois suivre mon mari alors je nai fait que de lui obéir. Jétais toujours derrière mon mari, sauf dans les descentes, ajoute-t-elle avec un sourire entendu, car comme jétais plus lourde que lui, je descendais donc plus vite. Et je nai jamais eu peur dans les descentes. »
Nous étions donc au restaurant. La serveuse nous apporta la carte et Elise parcourut longuement les menus. Je la connaissais suffisamment pour savoir ce quelle allait choisir, mais je savais aussi que dehors cétait le printemps et que le printemps, cétait la saison des asperges et que le prix des asperges était hors de portée de la petite retraite de mon amie.
Alors je fus soudain pris dune irrésistible envie dasperges et comment jen parlais à Elise, elle déclara : « si tu prends des asperges, je veux bien taccompagner, mais ensuite je prendrai de la tête de veau. »
Je vous lai dit ; je connais ses goûts.
Le repas fut comment dire, très animé, car, comme tous les solitaires, Elise vivait dans le silence alors, les mots sétaient accumulés derrière les lèvres et maintenant ils séchappaient en un flot ininterrompu.
Nous attaquions la tête de veau, quand Elise me raconta une histoire de sa jeunesse.
« Tu sais, dans le temps, on disait aux enfants que ce sont les cigognes qui apportent les bébés et que pour attirer les cigognes, il fallait poser un sucre sur le rebord de la fenêtre.
Alors comme je désirais depuis toujours un grand frère ou une petite sur, je mettais chaque soir un morceau de sucre pour attirer la cigogne.
Malheureusement, le lendemain matin, le sucre avait disparu, mais on na jamais livré le bébé.
Alors un soir, jai vidé toute la boîte de sucre sur le rebord de la fenêtre. Tu sais, à lépoque, le sucre cétait presque un luxe alors tu penses, quand maman a vu la boîte de sucre vide, jai pris une bonne raclée, et toujours pas de bébé.»
Elise riait à lévocation de son souvenir de jeunesse et jétais heureux de partager son passé.
La tête de veau avait suivi les asperges sans poser la moindre difficulté.
La serveuse arriva pour débarrasser les assiettes et pour nous demander si nous désirions prendre un dessert.
Je faillis refuser poliment, quand japerçus comme une ombre dans les yeux dElise.
Je demandais donc la carte des desserts, et Elise commanda un vacherin glacé.
Vous savez, chez nous en Alsace, les vacherins glacés sont de véritables monuments que le cuisinier dresse en lhonneur de la gastronomie alsacienne.
On apporta donc la «chose », composée de deux coques de meringues qui emprisonnaient quelques boules de glace, le tout habilement dissimulé sous une véritable montagne de crème Chantilly.
Assise en face de moi, je ne voyais plus Elise avec sa chevelure couleur de neige, non, je voyais une dame hors dâge, car quand on naime, on ne compte pas, une dame donc en collant arc-en-ciel qui attaquait le Col du Galibier avec son vélo muni de sacoches.
Il paraît que le vrai bonheur rend heureux.
Et bien, ce jour-là, je suis rentré heureux.